De la naissance d'une légende
« À l'origine, en l'an de Grâce 1268... »
— Ah non !
— Quoi, non ?
— En 1268, excessivement peu de documents utilisaient l'expression « en l'an de Grâce », c'est devenu commun plus tard... 1268 n'est donc pas par défaut une année de Grâce, à l'origine : c'est pas systématiquement historiquement valable comme expression !!!
— Ah. Ok.Il existe quand même une ou deux références ! Mais bon, ok. Je reprends
« Année 1268. Notre bon roi Saint Louis... »
— Ah ben non, encore !
— Comment ça non encore ?
— Louis IX n'est canonisé qu'en 1297... On ne peut pas l'appeler Saint Louis en 1268
— Ah. Bon. Ok ! D'accord…
« Année 1268, Notre bon roi Louis le Neuvième règne depuis quarante-deux ans... »
— Enfin, quand même, il est sous la tutelle de sa mère de 1226 à 1234/1235.
— D'accord, mais il est sacré roi en 1226, non ?
— Oui, oui, en 1226, il l'est...
— Donc ?
— Donc, oui, c'est bon !
— Si c'est bon, je peux continuer ?
« Année 1268, Notre bon roi Louis le Neuvième règne depuis quarante-deux ans sur notre beau Royaume de France. Les Souverains Chrétiens sont en passe de terminer la conquête de la péninsule ibérique jusqu'alors sous domination des dynasties islamiques (depuis 711 après JC). »
« Sur les abords du chemin de Compostelle, une troupe de soudards... »
— Ah non ! Non et non !
— Quoi encore ?
— On ne peut pas écrire ça !
— Ça quoi ? Les Gueux-Lardiers ne sont pas des soudards, peut-être ?
— Si, mais pas seulement, et ce n'est pas le problème. On ne peut juste pas l'écrire...
— Hum...Je ne vais quand même pas les décrire comme une troupe de blancs Chevaliers, à l'âme chaste et au cœur pur, ou le contraire…
— Non, on ne va pas... Mais de soudards à angelots, il y a tout un monde de possibles... Et puis, ils ont surtout parcouru tout le Royaume de France. Pourquoi les mettre précisément sur le chemin de Compostelle ?
— Mouais... Ok, pas soudards. Mais pour la Légende, on s'en tiendra au Chemin de Compostelle, ça reste intemporel !
« Sur les abords du Chemin de Compostelle, une troupe, pas seulement militaire, assemblage hétéroclite improbable de Chevaliers, militaires ou non… »
— Pffff. Et allez, voilà maintenant que tu m'inventes des Chevaliers non militaires…
— Eh ! Ils ont choisi de mettre en place un titre de Chevalier civil…
— Bien sûr. Et pourquoi pas élire une papesse à Rome, si tout se trouve permis ?
— C'est leur façon d'être, tu sais faire quelque chose, tu es équipé pour le faire, tes pairs te reconnaissent ce savoir, et ils te nomment Chevalier Civil si tu le souhaites.
— Mais ça n'a rien d'historique !
— Non, mais ça développe l'idée première de la Chevalerie. Il y a une cohérence certaine avec les origines même de l'idée.
— Hummpppfffff… Après tout, c'est ton histoire.
« … de Chevaliers civils, donc, de soldats et de membres de fortune issus de tous les horizons possibles, se constitue et fait vœu de protéger les pèlerins contre les innombrables dangers qui les guettent. Ils créent une Compagnie Libre, sans hiérarchie…. »
— Eh là ! non, encore non !
— Quoi, encore ?
— Sans hiérarchie ? Tu veux vraiment dire qu'il n'y a pas de Chef, pas de petit Capitaine, pas même un Adjudant pour mettre des coups de pied au c… ? Jamais aucune Troupe n'a fonctionné de la sorte. On passe de l'Histoire à la Fable, là !
— Je ne te demande pas d'y croire, c'est factuel. Ils fonctionnent sans Chef. Et quant au coup de pied au c…, si besoin ils se mettent tous en cercle, et chacun en administre un au membre qu'il a devant lui… Je peux continuer ?
« Ils constituent donc une Compagnie Libre, sans hiérarchie, d'écorcheurs précoces, … »
— Mais non , toujours pas ! Au XIIIe siècle, les Compagnies d'écorcheurs n'existent pas sous ce nom ! Elles ne sont avérées qu'au XVe siècle. À un moment donné, il faut cesser de dire n'importe quoi au public !
— Mais enfin, ils le savent bien ! Écorcheurs précoces ! tout est là : ils ont choisi cette appellation eux-mêmes en pleine connaissance de cause !
— … !
« Ils constituent une Compagnie Libre, sans hiérarchie, d'écorcheurs précoces, et sont, rapidement et unanimement, connus et reconnus pour être la (ô combien) légendaire Compagnie des Gueux-Lardiers. »
« Et cela perdure depuis... »